Paul Mahoux
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Commissaire : Dominique Mathieu
Du 13 avril au 28 juin 2026
Vernissage le jeudi 16 avril à 18h
Paul Mahoux
Paul Mahoux, un marcheur brouilleur de pistes

Si Paul Mahoux n’avait pas été enseignant à l’Académie royale de Beaux-Arts de Liège, dessinateur et peintre, il aurait pu être archiviste, chroniqueur bibliothécaire ou bio- graphe. D’ailleurs, réflexion faite, n’était-il déjà pas tout cela à la fois ?
Se promener dans le réel pour le transformer, faire surgir l’intime en décodant l’histoire et les échos du monde, détourner le sens du temps qui fuit en y créant des correspondances, inverser les points de vue, fixer une émotion fugace, tout cela tisse, il me semble, le canevas d’une inspiration foisonnante dont les sources sont multiples.
Cependant, à l’inverse de certains, Paul Mahoux ne s’est jamais intéressé au passé en tant que tel, il ne part pas à sa recherche et si il le fige, c’est pour lui imaginer un futur à travers ses écrits, ses peintures, ses dessins, ses photos.
En me rendant chez lui pour préparer son exposition au Churchill, toutes ces idées me traversaient l’esprit. Nous avions souvent travaillé ensemble lorsque je m’occupais de la programmation artistique du Centre d’art contemporain « Les Brasseurs ». Paul y avait exposé une série d’œuvres où les couvertures de journaux « Le Soir » et « Libération » accrochées aux trois étages du bâtiment servaient de toile de fond à ses interventions picturales. Nous étions en 1998 …
Vingt-huit ans plus tard, même si nous nous sommes souvent croisés, c’est la première fois que je découvrais son nouveau havre, un petit appartement surplombant Liège avec une large part de ciel dont la lumière inonde des bibliothèques surchargées de bouquins, des étagères croulant sous le poids de ses collections d’archives, de projets, d’ouvrages auxquels il a participé. Il m’en sort quelques-uns et je m’installe dans sa cuisine, où je prends des notes en l’écoutant parler :
J’ai réalisé plusieurs projets avec Pascal Leclercq, poète et éditeur. Ensemble, nous avons notamment crée la revue littéraire et graphique « Boustro », un ovni créatif dont la liberté est la règle d’or. Karel Logist et Laurent Danloy étaient aussi de la partie.
J’ai également illustré certains de ses poèmes, publiés par Tetras Lyre. Pour son poème « Vous êtes nous serez vous sommes » où il brouille les règles grammaticales pour démontrer l’impossibilité et l’absurdité de tenter de cerner l’identité de quelqu’un, j’ai peint, à partir d’articles de journaux, des aplats aux couleurs de l’argile qui s’opposent à des masses bleutées, reflets des nuances de nos milliards d’écrans, le tout est traversé par la ligne blanche d’un cardiogramme qui s’emballe.
La terre, notre origine. Les bruits du monde. Moi, ce que je suis. Les autres… Toutes ces interférences m’intéressent, j’essaie d’y voir plus clair et ce n’est pas facile. Ma mémoire est un fouillis, elle ressemble à mes caves.
C’est peut-être pour cette raison que je me suis obligé, chaque jour, à laisser une trace, j’ai alors utilisé comme supports des agendas moleskine, en 2014, il était en noir et blanc, en 2020, je me suis autorisé la couleur.
La page de gauche était strictement utilitaire : dates d’anniversaire, rendez-vous, listes de courses… sur la page de droite, c’était un dessin, une peinture, un évènement, une phrase, je les compare à des flashs d’infos, à des news, ça part dans tous les sens.
Un peu plus tard, la même année, me dit-il, à partir du texte qu’elle venait de terminer et dont le titre était « 10 ans », Caroline Lamarche m’a proposé d’illustrer son récit par mes dessins. Elle souhaitait établir des parallèles et des croisements entre l’intime et l’universel à partir de deux pôles : l’évolution du désastre climatique planétaire et celle du drame qui avait frappé sa famille en plein cœur à la naissance de sa fille atteinte de mucoviscidose, maladie des poumons extrêmement grave et incurable à l’époque. Les médecins lui donnent dix ans à vivre…. Nous avons travaillé des heures et des heures ensemble, j’ai divisé son texte magnifique où elle se glisse dans la peau de son enfant, en petites bulles de pensées et de phrases qui évoquent sa course contre le temps, ses essoufflements, ses traitements, ses colères, ses rêves.
Comme toile de fond, j’ai dessiné des forêts, des arbres dont les ramifications me font penser à celles des poumons, eux aussi, ils sont fatigués, essoufflés, torturés. Cette petite fille et ces arbres suivent la même course contre le temps avec, parfois, l’espoir de résister à la disparition qu’on leur a prédit.
Épuisé par l’énergie que lui a demandé tous ses derniers travaux, la violence des thèmes abordés et certains évènements personnels, Paul décide alors de prendre l’air. Il marche. Chaque jour, il augmente ses kilomètres, son Gsm lui sert d’outil, il va prendre des photos partout, il cherche ce qu’il fait sans gouvernail, sans boussole.

Une nuit, devant sa télévision, Gsm à la main, il photographie Moby Dick, film culte de John Huston, sorti en 1956 et inspiré par un des phares de la littérature américaine, Herman Melville.
Des photos de ce récit hallucinatoire opposant le bien et le mal, à travers le déchaînement d’un homme et ceux des océans, Paul Mahoux créera soixante « dessins » d’une force hypnotique en parfaite symbiose avec ce texte du romancier navigateur qui terminera le mien... Accrochez-vous ! Plein cap vers le grand large !
Une nuit avec Moby Dyck
Une nuit avec Moby Dyck
Extrait du journal de Paul Mahoux

« C’était un samedi, au milieu de l’été, le 19 juillet 2019. Les enfants étaient chez leurs mères respectives, j’étais seul chez moi. Juillet n’était pas mon mois préféré bien que j’aime l’été et la chaleur. Impossible de comprendre pourquoi, je me sens fragilisé, par moments à cette époque précise de l’année. Chaque année. Autant j’aime août, autant juillet me perturbe, chaque fois. Mystère des perturbations du calendrier psychique ou d’invisibles actions climatologiques particulières en cette saison précise…
Ce jour-là, je vois que Moby Dick est au programme télé en soirée. Je vais chercher une bouteille de vin rouge, ce que je ne fais jamais quand je veux regarder un film. Je m’installe dans mon divan et je prends des photos de l’écran avec mon portable.
Quelques centaines de photos, trois ou quatre cents, du début à la fin du film. La bouteille de vin entière y passe. Moby Dick. Violence et Plénitude. Pas « ou » mais « et ».
Les photos restent dans la mémoire de mon portable. Je les garde, sans trop savoir ce que je vais en faire, mais en pensant les utiliser, un jour, d’une manière ou d’une autre, pour un travail pictural ou graphique.
Ce sont des fantômes, ces photos, et les fantômes, ça me parle. Le 21 décembre 2024, je réalise une première double page. Deux A5, une image coupée en deux par le pli du futur bouquin, ce sera le code graphique, si je trouve un éditeur intéressé par le projet. Dès le départ, je pense plutôt livre que projet d’expo. Moby Dick, dans mon parcours, c’est avant tout un film, vu à plusieurs reprises depuis mon enfance. Un film adoré par mes copains, par mes proches et moi. J’ai lu le livre plus tard, à l’âge adulte mais il m’est difficile de me souvenir quel âge j’avais à cette époque.
Par contre, je me souviens des heures de route de détours nécessaires pour voir le « Musée de la Baleine » à New-Bedford en partant de New-York pour retrouver des amis à Montréal ainsi que des milliers de kilomètres ajoutés au trajet New-York – Montréal pour apercevoir peut-être des baleines dans le Saint-Laurent à Tadoussac.
Plus tard, bien plus tard, à l’âge adulte, il y eut la découverte des livres d’un autre auteur américain Cormac Mc Carty dont la lecture de « La route », par la manière dont il arrive à traduire la plénitude et la violence du monde, m’a également profondément marqué.
Non pas plénitude ou violence, mais plénitude et violence.