Christian Boltanski au Musée d’ Art Contemporain du Grand Hornu

dimanche 3 mai 2015
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Cet article, écrit par Sophie Horenbach, a été publié dans la revue Wégimont Culture de mai 2015 en référence au voyage organisé par l’association à Mons, capitale européenne de la culture 2015.

Laurent Busine, conservateur du MAC’s : « L’art contemporain n’est pas plus ardu que bien d’autres formes d’art. Je crois même que l’art ancien est plus complexe à expliquer, puisqu’il fait référence, dans bien des cas, à des connaissances oubliées ou méconnues. »

 Le Mac’s : un peu d’histoire

Installé au cœur de la Province de Hainaut, le Grand-Hornu compte parmi les plus beaux lieux de patrimoine industriel néo-classique d’Europe et est inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité depuis 2012.
Cet ensemble monumental est conçu au 19ème siècle par Henri Degorge, entrepreneur français tenté par l’aventure du charbon. Le site naît en pleine révolution industrielle dans une région qui est, à l’époque, la seconde place industrielle du monde.
Très vite, le Grand-Hornu va devenir une des plus grosses entreprises houillères de la toute jeune Belgique produisant en exportant plus de 50% des besoins en charbon d’un grand territoire allant du Nord de la France au sud de la région parisienne.
Devenu symbole de l’industrie du charbon, il est aussi un fabuleux laboratoire technologique, social et humain. On invente à Hornu de nouvelles techniques d’extraction, de nouvelles machines utilisant la vapeur et on y installe le premier chemin de fer privé du pays pour soutenir le développement économique de l’entreprise.
On construit aussi un quartier, le coron, qui, avec ses 450 maisons, offre un confort de vie meilleur aux ouvriers des charbonnages. En effet, les maisons y sont bâties en dur, spacieuses, approvisionnées en eau chaude et bénéficient d’un jardin.
L’après-guerre va plonger le Grand-Hornu dans un long sommeil quand est conclu le Traité du Charbon et de l’Acier (CECA) en 1954 pour rationaliser la production. L’exploitation industrielle s’arrête et le site est abandonné. Lorsqu’à la fin des années soixante une poignée de passionnés de patrimoine se bat pour le sauver d’une destruction programmée, ce dernier n’est plus que l’ombre de lui-même, dévasté par le temps et le vandalisme.
En 1971, l’architecte Henri Guchez assure définitivement son sauvetage en le rachetant. Il entame une première phase de rénovation et y installe ses bureaux. C’est ensuite la Province de Hainaut qui rachète le site et entame en 1989 la seconde phase des travaux de rénovation. Au début des années 90, la Communauté française décide d’y installer son futur Musée des Arts Contemporains. En développant le MAC’s, elle assure la remise en état de la partie du site qui restait à réhabiliter. Son architecture, revue par l’architecte belge Pierre Hebbelinck, dialogue harmonieusement et intelligemment avec le bâti industriel.
Depuis 2002, sous l’oeil attentif de Laurent Busine, le site du Grand-Hornu est l’un des premiers lieux culturels de Belgique.

« Le propos que je développe, pour employer une formule un peu lapidaire, est le suivant : pour qu’un jour il y ait le musée de tous, il faut d’abord qu’il y ait le musée de chacun. Et jamais l’inverse, parce que ce serait de la tyrannie intellectuelle, ce serait imposer un canevas à tout le monde pour que chacun s’y retrouve. Pour moi, chacun doit d’abord retrouver en quoi une œuvre contemporaine lui parle, pour qu’à partir de ce moment-là l’échange qu’il va établir avec ses contemporains soit enrichi du propos singulier de chacun. C’est comme cela qu’alors on arrive au musée de tous : parce que chacun y retrouve une part qui lui est singulière. » Laurent Busine

 Christian Boltanski

Christian Liberté Boltanski est un artiste plasticien contemporain français, essentiellement célèbre pour ses installations. Il est marié à l’artiste Annette Messager.

Né en 1944 à Paris d’un père juif, il se souvient que celui-ci vivait caché sous le plancher. Christian Boltanski a donc été conçu pendant la seconde guerre mondiale : celle-ci l’a profondément marqué et reste un élément déterminant de son travail.
Il connait une scolarité très difficile et quitte l’école à 13 ans. Il n’a jamais suivi de formation artistique au sens traditionnel du terme, mais il se met à peindre dès l’âge de 14 ans, des centaines de tableaux. Il vit cloîtré, terrorisé, recroquevillé dans sa famille : il ne sortira seul dans la rue qu’à partir de 18 ans. « Bricoleur de l’âme », l’artiste commence alors à collectionner des séries d’objets : il archive, pour lutter contre la mort. Ce sont des vêtements, des boîtes, des photos anciennes, des luminaires, des bougies, des bottins téléphoniques, des objets trouvés qu’il va inventorier pour créer des sanctuaires qui renvoient à son enfance ou à des individus oubliés par la grande « Histoire », tout spécialement celle de la Shoah.

« ...Il faut rappeler sans cesse que chaque personne existe » Boltanski.

Depuis plusieurs années, Christian Boltanski favorise dans son travail de gigantesques installations comme Personnes dans le cadre de Monumenta au Grand Palais à Paris (2010) ou encore Chance au Pavillon français de la 54ème biennale de Venise (2011). Avec le temps, ses oeuvres deviennent de plus en plus complexes, composées de sons, de lumières, de mouvements.
Ses thèmes privilégiés sont la mémoire et l’oubli, la vie et la mort, questionnant la frontière entre présence et absence, entre apparition et disparition. Il se définit comme un « minimaliste expressionniste » : s’il est né en même temps que le minimalisme, il lui rajoute une charge affective ; inversement, s’il exprime beaucoup d’émotions fortes, il garde un peu de froideur, une sorte de recul.

Petit guide de l’exposition

Toutes les oeuvres présentées de Boltanski n’ont pas été réalisées pour l’exposition du Grand-Hornu, mais sélectionnées à cet effet. Il y a un véritable fil conducteur, un cheminement presque liturgique et imprégné par le lieu, qui mène le visiteur d’une salle à l’autre. Tous les sens du visiteur doivent être en éveil : la vue bien sûr, mais également le toucher, l’ouïe et l’odorat. C’est une exposition à vivre : le spectateur est dans et non devant l’oeuvre ! Il doit jouer le jeu (le je aussi !), càd s’approprier la mise en scène, s’en imprégner.

Quelques étapes déterminantes du parcours m’ont particulièrement marquée :
- L’exposition démarre par une oeuvre monumentale qui invite au recueillement : Les registres du Grand-Hornu où les mineurs sont encore des êtres humains avec un nom et un visage. Il s’agit d’une accumulation poétique de boîtes à biscuits en fer rouillé, évoquant urnes funéraires ou coffres à trésors, sur lesquelles sont collées des étiquettes blanches et des photographies en noir et blanc d’anciens mineurs du Grand Hornu. Elles sont éclairées par de vieilles lampes de bureau qui évoquent celles des mineurs.
- Les archives du coeur : Cette installation permet, grâce à un dispositif spécifique, d’enregistrer les battements de coeur des visiteurs qui le souhaitent. Ensuite, ceux-ci sont envoyés au Japon, sur l’île de Teshima, où ils sont conservés. Le bruit du battement de coeur revient régulièrement dans l’exposition et connecte le visiteur à ces signaux de vie.
Après ces deux étapes, le visiteur est petit à petit confronté à la disparition de l’individu, qui, usé, est traité de plus en plus comme un objet industriel.
- Les compteurs : Ils détaillent chaque seconde de la vie de 29 individus. La date de naissance introduite dans le compteur permet de calculer la somme des secondes vécues par ces différentes personnes jusqu’à aujourd’hui. Le temps passe, inexorablement.
- Les miroirs noirs : Grâce à cette expérience, le visiteur est mis dans les conditions de travail du mineur, plongé dans le noir avec une faible lumière. Le visiteur peut admirer son propre reflet dans plusieurs miroirs noirs : l’effacement est tangible. Une ampoule s’allume et s’éteint au rythme d’un battement de coeur. « Je voulais que le battement de coeur diffusé à plusieurs endroits devienne comme un son industriel qui évoquerait le mélange de l’individu et de la machine. » explique Boltanski.
- La salle des pendus : La question de la mort, de l’oubli, de l’absence de l’individu y est manifeste. Au charbonnage, la « salle des pendus » désignait le vestiaire dans lequel se changeaient les mineurs. Avant d’entrer dans la mine, ils suspendaient leurs vêtements au plafond par un crochet. Si certains vêtements n’étaient pas récupérés en fin de journée, il était alors quasi certain que leurs propriétaires étaient morts, sans doute d’un coup de grisou. Ici, le visiteur doit se frayer (non sans frayeur) un chemin à travers des manteaux noirs qui tournent, inlassablement, comme des fantômes désincarnés. Au final, un immense amas - à la fois terril et cimetière - d’habits sombres, déshumanisés et inertes, l’attend. Impressionnant.

Et après ?

L’exposition se termine enfin par une question suggestive : Et après ?
C’est d’abord la question de l’« après Laurent Busine », qui est au coeur (et le coeur) du Grand Hornu.
Mais aussi...
Et après la vie ? Seule la mort nous remet sur un pied d’égalité.
Et après le charbonnage ? Le Musée.
Et après l’exposition ? Des souvenirs, des discussions, des émotions.
Bonne visite !

Sophie Horenbach

A voir : Les vies possibles de Christian Boltanski, un film de Heinz Peter Schwerfel, Arte éditions, 2010


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