Damien Caumiant & Matthieu Litt

Paysage diagonal
vendredi 18 novembre 2022
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On peut espérer qu’elles soient bonnes… mais les raisons de rapprocher, ou de présenter conjointement, les travaux de Matthieu Litt et de Damien Caumiant, au sein d’un même espace et d’un même principe d’exposition, sont en tout cas nombreuses ! Une même génération (à peu près quadragénaire) de photographes-auteurs, issus de la région liégeoise et passés par l’ESA Saint-Luc Liège. Un même attrait pour le paysage et la couleur. Le même goût du voyage — jusqu’à se croiser, en pensée du moins, au fil de destinations voisines, de pérégrinations proches. Bref, une diagonale qui tient presque du joyeux mélange mais où, du coup, il n’importe pas moins de tenter de les distinguer, d’apporter des nuances…

« s’engager
s’abandonner (parfois) aux formes, aux couleurs, à la vie marcher, éprouver, épuiser et s’épuiser
respirer
marcher encore trouver son rythme glaner
la démarche est une question d’allure ».
Damien Caumiant

Originaire de Stavelot, après des études à l’ESA Saint-Luc Liège il y a près de vingt ans déjà, puis à l’ERG à Bruxelles, Damien Caumiant a pas mal roulé sa bosse, jusqu’à franchir le cap de la quarantaine et celui des responsabilités paternelles (récemment, à deux reprises). Pendant un temps il a fait des piges, travaillé pour plusieurs journaux, essentiellement en Belgique francophone, avant d’exposer à la bien- nale de Marchin en 2019 à l’occasion de la sortie de son premier livre, « Construire un feu », chez Yellow Now (collection Angles vifs), et plus récemment chez Contretype à Bruxelles, dans le cadre des « Propositions d’artistes ».
La pratique de Damien Caumiant s’articule autour de l’idée du déplacement, de l’exploration du territoire et de l’espace ; elle est avant tout liée au sens d’un profond dépaysement et d’un questionnement itinérant, plus ou moins rêveur, dans la lignée des photographes (Philippe Herbet en tête) qu’il fréquente ou dont, avec prudence et modestie, il admire le travail. Il a depuis une quinzaine d’années fait autant de voyages qu’il pouvait, se posant pour des séjours plus ou moins prolongés en Corse, près de ses bases en Belgique, ou encore à cheval sur la France et la Suisse, et assez longuement, l’année passée, sur l’île de La Réunion.
Il a ainsi, au fil du temps, donné consistance à divers projets relativement précis (« Marche en marge », « Black Sea Loop », « La descente »…), virées en roue libre, en quête de bouts, de seuils, de bords, et où peu à peu les contraintes géographiques s’effacent pour devenir plus personnelles, une quête intime, une méditation dans les replis du monde pour mieux entrer en résonance avec lui.
Les images proposées ici sont le fruit de ces voyages, essentiellement, avec quelques retours en arrière ; elles jettent des balises, indiquent quelques fils conducteurs, donnent le ton d’une approche : attentive au paysage et à la découverte, patiente, carrée et argentique, d’abord, puis évoluant vers d’autres formats, d’autres supports. Un certain classicisme ; peu de tapage ; beaucoup de sensibilité. Quelques portraits francs, mais à bonne distance ; une approche plus poétique ou contemplative quand il s’agit de paysage, veillant toujours au détail significatif, et méfiante à l’égard du pittoresque. Et surtout, ces derniers temps, un dosage de plus en plus personnel et précis d’esthétisation et d’expérimentation, tout en raffermissant la base documentaire.
Il n’est dès lors, pour le photographe, « plus question de suivre une quelconque limite, une trame prédéfinie ou les traces d’un homme mais de s’engager dans un espace libre, sans repère, ouvert aux formes, aux couleurs et à la matière (…). Une lueur jaillit du fond d’une grotte, bénit un rocher, irradie une ville, éclaire une caverne, illumine les êtres et dévoile les traces d’un monde sensible, vulnérable. Écho d’une tra- gédie imminente ou déjà passée, théâtre sublime de terres imprégnées de mystères. Mythe ou mirage ? La nature du paysage se révèle dans une dialectique d’absence et d’apparition, d’attraction et d’abandon ».

Damien Caumiant, Inland Kingdom, impression jet d’encre sur papier de riz, 60x80 cm, 2022


Cette orientation nouvelle, cette quête souterraine, avec « sa foi pour moteur et sa flamme pour guide », non exempte d’une certaine mystique que l’on qualifiera prudemment de profane, s’est consolidée notamment autour de séjours aux confins du désert iranien — terre de célébration des éléments et de vénération du feu, de sa lumière —, terre immémoriale affleurant aux abords de la « civilisation » et de ses ravages. La même quête se prolonge et prend une orientation nouvelle à travers les images qu’il a ramenées de La Réunion, île qui pendant plusieurs siècles fut un « lieu de refuge, de camouflage, un espace de liberté et de reconstruction pour ceux qui fuyaient leur condition servile. Dans une nature vierge et inhospitalière, une nouvelle société se réorganise pour survivre et renouer avec son passé. Avec ses traditions, ses souverains et ses rites, cette terre sacrée aspire à réaffirmer une renaissance et de là, son identité et son humanité ».
Et si tout, au bout du compte, se prête plus ou moins facilement au mélange, probablement est-ce le signe que quelque chose d’essentiel, voire d’immuable, s’y retrouve… et relie entre elles les images, consolide la quête du photographe.

Damien Caumiant, Inland Kingdom, impression jet d’encre sur papier de riz, 60x80 cm, 2022


Quant au travail de Matthieu Litt, tout y est si ténu et délicat que l’on pourrait croire, au premier abord, qu’il n’y a presque rien à y voir, si peu à en dire. Presque rien ne se passe, et tout est dans le « presque », pour qui sait là aussi relier les images entre elles : ses petits ou vastes paysages fragiles sont avant tout des paysages d’images, presque des paysages mentaux. Aucune plus importante que l’autre, aucun instant plus décisif que le précédent ou le suivant. Mais tout compte, dans sa richesse de détail, sa banalité incomparable, sa lumière ; l’impression de tranquillité qui se feuillette d’une saison à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’un état d’esprit à un autre.

Matthieu Litt, Through The Walls, impression pigmentaire sur toile, 120x155 cm, 2016


Auteur à ce jour de trois livres déjà (en auto-édition, aux éditions du Caïd ou sous forme de livre d’artiste), Matthieu Litt a étudié le graphisme puis la photographie à l’ESA Saint-Luc Liège, tout comme Damien, et il est par ailleurs le metteur en pages, depuis plusieurs saisons, de la revue de Wégimont-Culture que vous tenez dans les mains ! De là sûrement l’importance et le soin qu’il accorde, peut-être encore davantage qu’à la prise de vue ou au « contenu » des photographies, à leur mise en place et à leur présentation, que ce soit sous forme de livre ou d’exposition. Plus encore ici que chez Damien, on aurait tort de vouloir séparer les choses : tout est dans tout. Il convient dès lors de saisir son ou ses projets dans leur globalité, et non pas dans un déchiffrement image par image. Ainsi sa série « Oasis », à propos de l’espace menacé du Ry-Ponet (tout voisin), se présente-t-elle sous forme d’une « grille » de lecture, promenant l’œil d’une image à l’autre sans lui permettre de trop se fixer sur aucune d’entre elles ; la transparence du papier concourt d’ailleurs elle aussi à laisser se chevaucher, s’entrechoquer les images. Ainsi Horsehead Nebula, son premier livre, tenait-il d’une constellation aux contours mal définis. Ainsi encore Tidal Horizon, son second, se présente-t-il dans un double sens de lecture qui évoque le perpétuel recommencement, le mélange du début et de la fin, l’horizon jamais atteint. Ainsi enfin Terra Nullius, sa dernière série, regroupe-t-elle parfois plusieurs images en une : tentative de cadrer un paysage immense en une seule vue, en le recomposant ; de mêler, en une photographie, qui par nature fige et découpe avec précision, le passé et l’avenir ; de brouiller enfin la frontière entre le support matériel du film lui-même et le paysage — on ne sait plus trop où commence l’un et où finit l’autre.
Il ne faudrait pas taxer de coquetterie cette dimension, parfois un peu complexe, de son travail, elle est au contraire essentielle : « Je pense souvent au livre comme au résultat final lorsque je commence un projet. Pour moi, la possibilité de créer un objet qui va au-delà de la simple présentation des images est essentielle. Je considère alors les images comme un matériau qui peut être utilisé de nombreuses façons. J’ai conçu mes propres livres et je prolonge ma pratique du graphisme en créant des livres d’artiste pour d’autres auteurs. » S’éloignant ainsi de l’apparente tranquillité de ses premiers paysages — beauté des prairies, des montagnes et des villes oubliées des anciennes républiques soviétiques, sens de l’hospitalité des autochtones et règne du temps lent — Matthieu Litt a peu à peu enrichi son langage de strates plus conceptuelles, critiques, théoriques. On y repère le thème, actuel s’il en est mais traité ici sans le frisson du spectaculaire, de la fragilité de la nature, et du lien avec elle, que l’homme peine à retrouver : « Je travaille plutôt intuitivement, j’ai étudié un peu l’agronomie, donc tous les sujets naturels, végétaux, géologiques et animaux m’ont toujours intéressé. Je cherche des détails qui transmettent ce dont je veux que mes séries parlent, en usant de métaphores visuelles, elliptiques. Je ne fais pas beaucoup de recherches au préalable, pour ne pas être orienté par des sujets ou des lieux trop explorés ou discutés ; je préfère m’immerger dans un endroit et entamer les recherches en testant différentes pistes sur place. »

Matthieu Litt, Oasis, impression pigmentaire, 65x55 cm, 2020


Ainsi a-t-il opéré également autour du Ry-Ponet (ce poumon vert menacé par l’urbanisation), attentif à la beauté de ce qui se trouve à sa porte et à sa portée, soucieux de sensibiliser, sur une échelle de proximité, à la crise environnemen- tale actuelle.
Ni enquête sèche, ni élégie geignarde, la démarche de Matthieu Litt tient davantage de la promenade attentive (tout près) ou du voyage (au loin) que du parcours ou de l’acte militant. Dédale d’images dans lequel on s’aventure par couches concentriques, et où se mesurent, s’assemblent, la présence et l’importance respectives de l’humain, du bâti et de la nature, elle suit l’appel du moment qui s’étire, dérisoire et précieux.
Souvent exposé et très apprécié aux Pays-Bas, Matthieu Litt a récemment dévoilé à Amsterdam « Terra Nullius », sa dernière série en date, réalisée au Groenland lors d’une résidence. « Terra Nullius était le nom donné aux terres non découvertes par le passé, des endroits où tout était possible, et des zones fortement attirantes pour les navigateurs et les explorateurs. Tout y est encore possible, mais malheureusement maintenant dans le bon et le pire sens du terme… » Les images se superposent, comme se superposent la magie du lieu, l’attraction éprouvée par le photographe, et sa tristesse de se sentir témoin d’irrémédiables changements. Au mélange des images s’allie celui des émotions et des perceptions — et imperceptiblement, la douceur se fond alors parfois en une tenace mélancolie…

Emmanuel d’Autreppe

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